Le matérialisme divin ou l’évolution de l’humanité
Introduction du livre 'Mère : le matérialisme divin' de Satprem

Nous ne voulons pas obéir aux ordres de la Nature, même si ces ordres ont derrière eux des milliards d’années d’ habitude ! – Mère
Poursuivis par un moi dont nous ne nous souvenons plus. Poussés par un Esprit que nous ne sommes pas encore … Nous portons la douleur de poitrines qui ne respirent plus. – Mère
La Mère et moi, nous sommes un en deux corps. – Sri Aurobindo
17 novembre 1973, 1h 25. Elle est partie.
Les médecins l’ont déclarée morte-ils étaient trois. Pas d’erreur.
Elle est partie.
Et pourtant…
Son visage était si mince, si blanc-oh! pas la béatitude, pas la » paix des morts « : une concentration féroce sur ce visage. Elle qui avait toutes les béatitudes et toutes les libérations de l’âme. Une concentration écrasante comme si ses deux yeux étaient fixés sur… quoi ? L’Énigme-inexorables, sans vaciller, sans un frémissement, droits comme une épée pour entrer au cœur du Mensonge.
La mort est un Mensonge, disait- elle. Nous avons mis dans notre tête et dans notre volonté de vaincre cet accident.
Que s’est-il passé? Ou peut-être: que se passe-t-il? Que regardait-elle avec ses deux yeux clos, Elle qui disait: Je vois mieux les yeux fermés que les yeux ouverts. Ils me croiront morte parce que je ne peux plus bouger et que je ne peux plus parler… Mais toi qui sais, tu leur diras…
Tu leur diras…
Le plus vieux mystère depuis que l’homme existe, le plus puissant secret depuis la vieille Égypte et avant, dans la nuit des temps, depuis que l’homme meurt.
Au fond, tant qu’il y a la mort, disait-elle simplement, les choses finissent toujours mal.
Toujours mal, on peut chanter, peindre, poétiser, faire des religions (et au fond, c’est pour cela qu’on fait des religions) et philosopher (et c’est aussi pour cela qu’on fait des philosophies), ça finira toujours par cette remise en question radicale qui frappe de futilité tous nos efforts et nos plus belles chansons. Voilà quelques millions d’années que nous remettons aux races futures le soin, et l’espoir, de ramasser ces lauriers-ah! plus tard et nous continuons la vaine chanson en attendant l’heure d’ouvrir, nous aussi, nos deux yeux sur l’Enigme. Enlevons cet accident et tout change: les religions, les philosophies, les chansons, la vie. C’est le seul événement radical du monde. C’est ce qui change tout et ce qui détermine tout.
C’est presque comme si c’était LA question que l’on m’a donnée à résoudre, disait-elle. Tu leur diras…
Le plus extraordinaire secret dont nous ne savons même pas bien démêler tous les fils et pourtant tous les fils sont là, tout est là, dans cette prodigieuse épopée, cet Agenda secret de Mère où sont notées pas à pas les expériences d’une nouvelle transition terrestre. Mais il ne suffit pas de dire les secrets, pas plus que les mantra tantriques: il faut les faire entrer dans la substance, il faut le petit déclic qui les rend vivants, et puissants et agissants – il faut entrer dans l’expérience de Mère. Il faut aller à Elle comme à la découverte de ce qui va révolutionner la vie.
Tant que nous n’aurons pas fait la révolution de la mort, nous n’aurons pas fait un atome de révolution dans le monde, même en mettant bout à bout toutes nos bombes et nos kilomètres de bibliothèques et d’équations. Nous pouvons faire sauter la planète et rien, exactement, ne sera changé-nous irons faire des soustractions et des divisions ailleurs, sur d’autres terres, et on recommence d’acides aminés et molécules jusqu’à quelque autre Prix Nobel d’aucune Paix. Car rien ne change tant que fa n’est pas changé. . Et Elle est partie…
Ou quoi? Quel est le mystère de la « mort » de Mère?
Sri Aurobindo est parti sans nous dire son secret, nous a-t-elle dit un jour.
Mais peut-être a-t-elle laissé son secret, Elle, qui nous permettra de retrouver le secret de Sri Aurobindo, parce que c’est le même. Quand nous saurons ce que faisait l’un, nous saurons ce que faisait l’autre-pas de la philosophie, en, dépit des trente-quatre volumes qu’il a laissés: de l’évolution vivante, ou plutôt une révolution vivante. Une révolution qui est toujours en cours.
Ils sont venus, l’un et l’autre, pour faire cette révolution-là, ce nouveau pas de l’évolution ou ce nouvel état-un état sans mort-qui est pourtant autre chose que l’immortalité physique, parce que l’immortalité est simplement l’envers de notre mortalité, ou plutôt sa continuation glorifiée moins une tombe- une révolution si totale de la vie que la racine même de la mort ne peut plus y pousser et que la vie et la mort se transforment en… autre chose.
Faisons le bilan.
Pouvons-nous espérer que ce corps, qui est maintenant notre moyen de manifestation terrestre, aura la possibilité de se transformer progressivement en quelque chose qui pourra exprimer une vie supérieure, ou est-ce qu’il faudra abandonner cette forme totalement pour entrer dans une autre qui n’existe pas encore sur la terre?… Est-ce qu’il y aura une continuité ou est-ce qu’il y aura une brusque apparition de quelque chose de nouveau? Y aura-t-il un passage progressif entre ce que …,.. nous sommes maintenant et ce que notre esprit intérieur aspire à devenir, ou est-ce qu’il y aura une rupture, c’est-à-dire que nous serons obligés de laisser tomber cette forme humaine actuelle pour attendre l’apparition d’une forme nouvelle-apparition dont nous ne prévoyons pas le procédé et qui n’aura aucun rapport avec ce que nous sommes maintenant?
C’était à la fin de 1957, juste un an avant qu’Elle se retire dans la grande expérience-dans l’inconnu dangereux, disait-elle–quinze ans avant ce 17 novembre 1973 fatidique. Que s’est-il passé pendant ces quinze années? A-t-elle trouvé le » procédé « ? Et encore cette question:
Est-ce que l’espèce humaine sera comme certaines espèces qui ont disparu de la terre?
On l’a descendue de sa chambre. On l’a posée sur une chaise-longue couverte de satin blanc. Des gens et des gens ont défilé devant Elle dans le vrombissement des ventilateurs, sous des plaques de zinc allumées d’or, brûlantes-de quoi décomposer un corps à toute vitesse. On a soigneusement tout arrangé pour que la Mort fasse son œuvre aussi vite que possible, Elle qui disait:
Il faut laisser ce corps en paix… qu’on ne se dépêche pas de le mettre dans le trou… parce que même après que les docteurs auront déclaré qu’il est mort, il sera conscient, les cellules sont conscientes-il le saura, il le sentira, et ce sera ajouter encore
une misère à toutes celles qu’il a eues.
Puis Elle se reprenait:
Ça a l’air bête de faire des histoires, il vaut mieux ne rien dire.
On l’a mise dans le trou, dans un cercueil en bois de rose, près de Sri Aurobindo. Elle était à demi assise dans son cercueil parce que son dos était trop voûté, par trop de peines peut-être-j’étais toute la douleur du monde… sentie ensemble. Lentement, le couvercle s’est baissé sur sa tête; il y avait juste encore un rayon de lumière sur sa nuque. Elle regardait toute seule, le visage penché sur sa poitrine. Regardait quoi? Puis le couvercle s’est posé sur sa tête-la nuit. La nuit ou quoi? On a mis 25 vis dans son cercueil. Elle a quatre-vingt-quinze ans. Elle s’est battue comme un lion, jusqu’au bout. Mais où est le bout?
Dehors, c’est la deuxième guerre d’Israël. Novembre 1973. On vient de fermer le robinet de pétrole pour la première fois-un tout petit robinet. Les commandos palestiniens font la fusillade à Khartoum, à Athènes, à Fiumicino. C’est le coup d’État en,Afghanistan, le coup , d’Etat au Chili, le terrorisme irlandais. Les étudiants manifestent à Barcelone, à Bangkok, en Grèce. C’est la révolution culturelle en Libye, la révolution culturelle en Chine. Les sécheresses du Sahel, la dévaluation du dollar, Watergate. C’est la quinzième bombe nucléaire chinoise, la cinquième explosion française. Nous y sommes, c’est le dernier quart du XXe siècle. La mort de Picasso, aussi. La mort d’un monde, peut-être. Ou le commencement d’autre chose.
Même ceux qui l’entouraient commençaient à gronder. Elle était si seule. C’était 23 ans après le départ de Sri Aurobindo. Et nous entendons encore les paroles prophétiques de Sri Aurobindo:
Un jour viendra peut-être où elle devra rester sans aide Sur une crête dangereuse du destin du monde et du sien Portant l’avenir de la terre sur sa poitrine toute seule Portant l’espoir de l’homme dans un cœur déserté.
Pour conquérir ou échouer sur une dernière frontière désespérée Seule avec la mort et proche du bord de la disparition.
Laissée à son unique grandeur en cette dernière terrible scène Elle devra traverser seule un périlleux pont du temps.
Et toucher un paroxysme du sort du monde.
Où tout est gagné pour l’homme, ou perdu.
Ils grondaient. Mais c’est le monde qui gronde, tout entier, comme si l’on avait jeté dedans quelque chose qui avait produit une ébullition de fureur partout. Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas d’une révolte humaine pour mieux vivre, mieux être-même ce mieux-là ne vaut rien! disait- elle.
Il ne s’agit pas de mettre un peu plus de socialisme ici, de démocratie là, de justice ou de fraternité-même cette fraternité-là est une fraternité de la mort. Pas de replâtrer l’édifice ni de réparer un robinet de pétrole- demain le robinet fuira ailleurs, c’est la grande fuite partout. C’est le soir rouge de l’Occident , celui que Sri Aurobindo voyait déjà il y a cinquante-trois ans, quand nous triomphions de toutes nos sciences et nos découvertes.
Il n’y a rien à découvrir, que nous-mêmes! Il n’y a pas de super-pouvoir, qu’en nous-mêmes, pas d’autre source d’énergie nouvelle, que dedans! C’est ce qu’on est en train de marteler sur la tête de la terre, c’est ce quelque chose qu’on a « jeté dedans », cette « Force Supramentale » qui pousse, pousse pour qu’on trouve le vrai secret de la Matière, le vrai pouvoir, la vraie vie sans mort, la vraie fraternité sans fusillade, la justice sans guillotine et des hommes maîtres de leur destinée-ou d’autres hommes.
Il y a d’immenses périodes où les choses se préparent-le passé s’épuise, l’avenir se prépare – et ce sont d’immenses périodes, neutres, ternes, où les choses vont se répétant, se répétant, et ça a l’air de devoir être toujours comme cela. Et puis, tout d’un coup, entre deux périodes comme cela, le changement se produit. Comme le moment où l’homme est apparu sur la terre. Maintenant c’est quelque chose d’autre, un autre être.
A-t-elle échoué, a-t-elle trouvé le » procédé « , le passage à l’autre être?
Il y a plus de secrets dans cette » mort » qu’on ne le croit.
Il y a le secret de l’avenir.
Un difficile secret dont nous nous approchons avec une prière sur les lèvres et un tremblement dans le cœur. Peut-être était-ce comme cela que le premier homme dans sa clairière s’approchait d’une pensée redoutable.
Mais le secret du prochain monde n’est pas dans une pensée, il est supramental, il se déroule dans le fond du corps, à ce nœud de vie-mort où, pour la première fois, quelque chose a balbutié dans la Matière-dans les cellules d’un corps, à la frontière de la biologie et de la prière. Ce n’est pas un secret à » comprendre « , c’est une épreuve du feu, parce que, comprendre, pour la Matière, c’est pouvoir. Un pouvoir qui se trouve juste à cet étroit point d’embrassement de la vie et de la mort, là où les cellules sortent du vieux code génétique pour entrer dans la loi du prochain règne.
C’est une transmutation nouvelle, plus difficile que celle de la chenille. La transmutation du prochain âge. Trouver le secret, c’est pouvoir faire. C’est se tenir droit devant la mort, droit devant la vie, là où cette mort s’éteint et où cette vie s’éteint-ou bien s’allume dans une autre vie PHYSIQ.UE, qui n’est plus la vie ni la mort, mais autre chose. Peut-être la vie divine. Une autre clairière. Un redoutable passage.
Tu leur diras…
C’est ce passage que nous allons tenter de faire ensemble, à tâtons dans la grande forêt vierge de Mère. Et peut-être, au bout, dans la clairière du prochain monde, avec les yeux du prochain être, trouverons- nous ce que cherchait Celle qui disait:
Je suis en route pour découvrir l’illusion qu’il faut détruire pour que la vie physique puisse être ininterrompue.
Et qu’on ne s’y trompe pas, la découverte n’est pas là elle est à FAIRE.
Peut-être même faut-il que beaucoup la fassent pour qu’elle puisse se faire vraiment.
Alors peut-être retrouverons-nous Mère comme si Elle n’était jamais morte.
Et la profonde fausseté de la mort s’évanouira.
Deer House
Nandanam
6 janvier 1975
Juive d’origine égyptienne, Blanche Rachel Mirra Alfassa, née en 1878, rebaptisée « la Mère » à l’ashram de Pondichéry, fut une pionnière.
Né en 1872 en Inde, dans l’état du Bengale, Sri Aurobindo Ghose est issu d’une famille bourgeoise cultivée.
À eux deux, ils créent l’unique et spirituelle cité indienne Auroville.





